Lorsque nous parlons d’entrepreneuriat à Madagascar, nous parlons souvent de financement, de formation, d’accompagnement, de fiscalité ou encore de digitalisation.
Tous ces sujets sont importants.
Mais nous oublions parfois une condition beaucoup plus élémentaire : pour produire, transformer, conserver, transporter ou simplement travailler, une entreprise a besoin d’énergie.
Un entrepreneur peut avoir un bon produit, une équipe compétente et un marché. Si son atelier s’arrête plusieurs heures par jour, si son groupe électrogène consomme une part importante de sa marge ou si le transport de ses marchandises devient trop coûteux, son modèle économique finit par être fragilisé.
L'énergie n'est donc pas uniquement une question d'infrastructure.
C'est une question de compétitivité.
Et les évolutions actuellement engagées à Madagascar méritent, à mon sens, d'être regardées sous cet angle.
Un problème énergétique qui devient un problème économique
Madagascar reste confronté à un déficit considérable d'accès à l'électricité.
Selon les données de la Banque mondiale, l'accès à l'électricité atteignait 42,5 % de la population en 2024 selon sa base de données internationale. D'autres documents opérationnels utilisent une référence de 36 % pour l'accès fiable à l'électricité. Quelle que soit la méthodologie retenue, le constat reste le même : une grande partie du pays demeure insuffisamment desservie.
Mais l'enjeu n'est pas seulement de connecter davantage de ménages.
Il faut aussi regarder la question du point de vue de l'entreprise.
Une boulangerie a besoin d'énergie.
Une unité de transformation agricole a besoin d'énergie.
Une chambre froide a besoin d'énergie.
Un atelier de menuiserie ou de métallurgie a besoin d'énergie.
Un hôtel, un restaurant, une entreprise numérique, une clinique, une exploitation agricole modernisée ou une usine ont tous besoin d'une énergie disponible, prévisible et à un coût économiquement soutenable.
Lorsque cette énergie n'est pas fiable, l'entreprise doit produire elle-même une partie de sa sécurité énergétique : groupe électrogène, carburant, panneaux solaires, batteries, maintenance, équipements de protection.
Ces investissements sont rationnels individuellement.
Mais collectivement, ils représentent un coût considérable pour notre économie.
Le FMI souligne précisément que les difficultés structurelles du secteur électrique et de la JIRAMA — inefficacité de la production, pertes importantes, tarifs ne couvrant pas les coûts — pèsent à la fois sur les finances publiques et sur la productivité des entreprises.
C'est là que se trouve, selon moi, le véritable enjeu.
Une entreprise malagasy ne devrait pas avoir à devenir producteur d'électricité simplement pour pouvoir exercer son métier.
Plusieurs transformations commencent néanmoins à se dessiner
Il serait injuste de regarder uniquement les difficultés.
Plusieurs chantiers importants sont actuellement engagés.
Le premier concerne l'électricité.
En mai 2026, la Banque mondiale a approuvé un programme de 250 millions de dollars destiné notamment à améliorer l'accès à une énergie fiable et abordable et à renforcer les performances opérationnelles et financières de la JIRAMA.
Le programme ASCENT Madagascar ambitionne de fournir des services énergétiques à plus de 2,5 millions de personnes d'ici 2030.
Il prévoit notamment environ 200 000 nouveaux branchements, représentant approximativement un million de personnes, ainsi que l'hybridation solaire avec batteries de 30 centrales isolées, afin de diminuer leur dépendance au diesel.
Cette orientation est importante.
Elle signifie que la réponse ne reposera probablement pas sur une seule technologie.
Madagascar devra combiner réseau national, hydroélectricité, solaire, stockage, mini-réseaux et production privée.
La Banque mondiale cite par exemple le développement par WeLight de mini-réseaux solaires dans 174 villages, montrant qu'un modèle décentralisé peut compléter le réseau traditionnel.
Pour un pays de la taille de Madagascar, avec une population très dispersée, cette combinaison me paraît beaucoup plus réaliste que l'idée d'attendre que le réseau national atteigne progressivement chaque territoire.
Mais il existe un 2ème sujet énergétique : le carburant
Nous faisons parfois l'erreur d'opposer hydrocarbures et énergies renouvelables.
Pour l'économie malagasy actuelle, les deux questions doivent être traitées simultanément.
Notre agriculture, notre logistique, nos transports, nos engins de chantier, nos groupes électrogènes, une partie de notre production électrique et pratiquement toute la circulation des marchandises restent fortement dépendants des produits pétroliers.
Madagascar est en outre une île dépendante des importations de produits pétroliers, avec les risques logistiques et internationaux que cela implique. L'Office Malgache des Hydrocarbures reconnaît lui-même cette dépendance et le caractère stratégique de l'approvisionnement.
C'est pourquoi la réforme actuelle de l'aval pétrolier mérite notre attention.
En mai 2026, le gouvernement a adopté une nouvelle Lettre de politique de l'aval pétrolier, organisée autour de quatre orientations : souveraineté énergétique, ouverture et attractivité du marché, amélioration de la gouvernance et de la régulation, et transition énergétique.
Une nouvelle étape juridique a ensuite été franchie.
Le 3 août 2026, la Haute Cour Constitutionnelle a déclaré conforme à la Constitution la loi n°2026-006 modifiant l'organisation de certaines activités de l'aval pétrolier.
Le texte conserve notamment l'ouverture des activités d'importation, de transformation, de transport, de stockage et de vente aux opérateurs remplissant les conditions réglementaires, tout en introduisant une entité habilitée par l'État et des mécanismes destinés à sécuriser l'approvisionnement national.
Cette nuance est importante : nous ne sommes donc plus simplement au stade d'une déclaration d'intention.
Le cadre institutionnel est en train d'évoluer.
Constituer des stocks stratégiques : une décision économiquement importante
Un autre chantier me paraît particulièrement intéressant : la constitution d'une réserve stratégique de carburants.
Les autorités ont annoncé vouloir construire progressivement des capacités dédiées afin que Madagascar puisse mieux résister aux perturbations internationales d'approvisionnement.
Certaines déclarations évoquent à terme une capacité pouvant atteindre 90 jours de consommation, alors que le cadre existant prévoit déjà un minimum de sécurité de 21 jours.
Pour un entrepreneur, cela peut paraître éloigné de ses préoccupations quotidiennes.
Cela ne l'est pas.
Une rupture de carburant peut immobiliser des camions, interrompre des chantiers, désorganiser des chaînes logistiques, augmenter brutalement les coûts de transport et affecter indirectement le prix de presque tous les produits.
La sécurité énergétique est donc aussi une forme de sécurité économique.
Le raffinage local : intéressant, mais attention aux raccourcis
La politique annoncée prévoit également d'étudier la possibilité de développer des capacités locales de transformation et de raffinage.
L'idée est séduisante : transformer davantage localement, valoriser les ressources nationales et réduire certaines dépendances extérieures.
Mais c'est précisément sur ce type de projet qu'il faut éviter de confondre ambition industrielle et viabilité économique.
Les autorités parlent d'ailleurs d'études de faisabilité, ce qui est la bonne approche.
Une raffinerie représente des investissements considérables. Sa rentabilité dépend du volume traité, de la qualité et de la disponibilité du brut, des infrastructures portuaires et logistiques, du financement, des coûts d'exploitation et surtout de sa capacité à produire à un coût compétitif par rapport aux produits raffinés importés.
La bonne question n'est donc pas : « Madagascar doit-il avoir une raffinerie ? »
Mais plutôt : « Dans quelles conditions une capacité locale de transformation créerait-elle davantage de valeur économique qu'elle n'en détruirait ? »
La souveraineté énergétique ne doit pas devenir synonyme d'autarcie.
Elle doit signifier résilience, diversification et maîtrise des risques.
La concurrence sera déterminante
La volonté annoncée d'attirer de nouveaux opérateurs dans l'importation, le transport, le stockage et la distribution constitue également un élément intéressant.
Sur le papier, davantage de concurrence peut stimuler l'investissement, améliorer les services et exercer une pression sur les coûts.
Mais ouvrir juridiquement un marché ne suffit pas.
Il faut également que les nouveaux entrants puissent réellement accéder aux infrastructures essentielles dans des conditions transparentes et non discriminatoires.
La nouvelle loi aborde justement cette question en organisant un droit d'accès régulé aux infrastructures essentielles, moyennant des droits de passage transparents et sous le contrôle de l'OMH.
C'est un point essentiel.
Car dans les secteurs nécessitant de lourdes infrastructures, la concurrence théorique n'est pas nécessairement une concurrence réelle.
Il faudra donc observer comment ces dispositions seront appliquées.
Le numérique peut également transformer la régulation
Un autre aspect de la réforme est moins spectaculaire mais potentiellement très important : la digitalisation.
Télé-jaugeage des stocks, contrôle des flux, traçabilité et modernisation des mécanismes de supervision peuvent considérablement améliorer la connaissance du marché.
Dans une économie moderne, l'État ne peut pas réguler efficacement un secteur stratégique avec des informations fragmentées ou reçues avec plusieurs semaines de retard.
Savoir presque en temps réel combien de carburant est disponible, où il se trouve et comment évoluent les consommations permet d'anticiper plutôt que de gérer les crises lorsqu'elles surviennent.
C'est exactement le type de transformation numérique dont nos administrations ont besoin : moins de procédures pour les procédures, davantage de données pour décider.
Mais il faut aller plus loin : penser énergie productive
C'est probablement ici que je souhaiterais déplacer le débat.
L'objectif de Madagascar ne devrait pas uniquement être d'augmenter le nombre de personnes ayant accès à l'électricité.
Il faudrait également mesurer combien d'activité économique cette énergie permet de créer.
Un kilowattheure utilisé pour alimenter une unité de transformation de produits agricoles peut créer du revenu, des emplois et de la valeur ajoutée.
Une chambre froide alimentée en énergie solaire peut réduire les pertes agricoles ou des produits de pêche.
Une mini-centrale peut permettre l'installation d'un atelier.
Une alimentation électrique fiable peut permettre à une PME industrielle d'investir dans de nouvelles machines.
L'électrification et l'entrepreneuriat doivent donc être pensés ensemble.
Cette question fait d'ailleurs débat à l'échelle africaine. Mission 300, portée notamment par la Banque mondiale et la Banque africaine de développement, ambitionne de connecter 300 millions d'Africains supplémentaires d'ici 2030, avec une combinaison de réseaux conventionnels et de solutions renouvelables décentralisées.
Mais connecter ne suffit pas.
L'électricité doit aussi devenir un outil de production.
Ce que je regarderais particulièrement dans les prochaines années
Pour juger la réussite de la politique énergétique malagasy, je regarderais moins le nombre d'annonces que quelques résultats très concrets :
- Le nombre d'heures réelles de disponibilité de l'électricité pour les entreprises et les ménages.
- Le coût réel du kWh payé par les entreprises, en intégrant les solutions de secours.
- La réduction des pertes techniques et commerciales de la JIRAMA.
- La capacité de Madagascar à attirer des capitaux privés dans la production et la distribution énergétique.
- Le développement de solutions décentralisées dans les territoires où l'extension classique du réseau serait trop coûteuse.
- La constitution effective des stocks stratégiques de carburants et leur mode de financement.
- L'amélioration de la concurrence et de la couverture territoriale dans la distribution pétrolière.
- Et surtout, l'impact de ces investissements énergétiques sur la création d'entreprises, la productivité et l'emploi.
Car une politique énergétique réussie ne se mesure pas seulement en mégawatts installés.
Elle se mesure aussi en entreprises qui peuvent produire.
L'énergie comme politique entrepreneuriale
Madagascar dispose d'un potentiel entrepreneurial considérable.
Mais nous devons accepter une réalité simple : on ne construit pas une économie productive uniquement avec des formations à l'entrepreneuriat, des concours de business plans ou des mécanismes de financement.
Il faut également des routes, du numérique, une administration efficace, du financement et de l'énergie.
Une énergie suffisamment fiable et compétitive pour permettre à une entreprise malagasy de produire dans des conditions comparables à celles de ses concurrents.
Les réformes actuellement engagées dans l'électricité et l'aval pétrolier vont donc dans une direction qui mérite d'être suivie.
Mais le véritable test sera celui de l'exécution.
Parce qu'entre une politique énergétique adoptée et un entrepreneur qui peut enfin faire fonctionner son atelier toute une journée sans interruption, il existe encore toute la chaîne de l'exécution.
Et c'est probablement là que se jouera une partie de notre capacité à transformer le potentiel entrepreneurial de Madagascar en véritable développement économique.
Sources institutionnelles :
- Décision de la Haute Cour Constitutionnelle sur la loi 2026-006,
- Programme ASCENT Madagascar de la Banque mondiale
- Analyse récente de la Banque mondiale sur énergie et économie à Madagascar.