Depuis le début de l’année 2026, beaucoup de Malagasy ont remarqué un mouvement inhabituel : l’ariary s’est apprécié face à l’euro et au dollar américain. Au 5 mars 2026, le cours de référence publié par la Banque centrale situait le dollar autour de 4 149,67 Ar et l’euro autour de 4 805,89 Ar. Le lendemain, au 6 mars 2026, les niveaux restaient proches, avec 4 150,29 Ar pour 1 USD et 4 803,46 Ar pour 1 EUR. Ce n’est donc pas une impression : l’ariary s’est bien renforcé ces dernières semaines.
Mais la vraie question n’est pas simplement de savoir si cette hausse est une bonne nouvelle. La vraie question est de comprendre ce qui l’explique, et surtout de savoir si ce mouvement peut durer. Car une monnaie peut se renforcer pour de bonnes raisons, mais aussi sous l’effet de facteurs temporaires, techniques ou conjoncturels.
D’abord, il faut distinguer 2024, 2025 et 2026
Pour analyser correctement la situation, il faut éviter un piège fréquent : mélanger des chiffres observés, des estimations et des projections comme s’ils avaient le même statut.
Les données 2024 sont aujourd’hui les plus solides pour lire les fondamentaux récents. Les données 2025 existent déjà, mais elles sont souvent publiées sous forme d’estimations, de prévisions actualisées ou de données partielles. Enfin, pour 2026, ce que l’on observe aujourd’hui concerne surtout le niveau du taux de change, pas encore un bilan macroéconomique annuel complet. C’est précisément pour cela qu’en 2026, il faut articuler 3 niveaux de lecture : les données consolidées de 2024, les estimations de 2025 et les constats observables au début de 2026.
Ce que montrent les fondamentaux 2024
Sur 2024, la Banque centrale indiquait une croissance économique autour de 4,4 % selon les indicateurs de la Loi de Finances 2025, avec une bonne tenue du primaire et du tertiaire, mais une forte contraction du secteur extractif. L’inflation en glissement annuel entre décembre 2023 et décembre 2024 atteignait 8,6 %. Sur le plan extérieur, la note de conjoncture faisait état d’un déficit des transactions courantes de 5,0 % du PIB, contre 4,6 % en 2023, avec des exportations de biens en baisse de 17,2 % sur l’année, pénalisées notamment par la vanille, le girofle, le nickel, le cobalt et les produits des entreprises franches.
Autrement dit, 2024 n’a pas été une année de redressement extérieur spectaculaire. Au contraire, plusieurs signaux montraient une économie encore sous pression sur le front des exportations. C’est important, parce que cela signifie que l’appréciation observée en 2026 ne peut pas être interprétée simplement comme le résultat d’une explosion de compétitivité ou d’un boom généralisé de l’économie réelle.
Pourtant, un élément a clairement joué en faveur de l’ariary : les réserves de change
Même si le secteur extérieur est resté fragile, la position en réserves s’est améliorée. Le FMI a indiqué qu’en 2024, les réserves internationales brutes de Madagascar ont atteint 6,2 mois d’importations, contre 5,7 mois en 2023, principalement grâce aux investissements directs étrangers et aux financements de projets. Le même rapport précise qu’elles sont restées stables au premier trimestre 2025. La Banque centrale, de son côté, expliquait aussi que des flux entrants de devises liés à des projets sociaux et de développement avaient alimenté les avoirs extérieurs nets et renforcé les réserves officielles.
C’est un point central. Une monnaie locale tient mieux quand le pays a davantage de devises en réserve. Cela ne règle pas tous les problèmes, mais cela renforce la capacité de stabilisation et améliore la confiance sur le marché de change. À mon sens, c’est l’un des premiers leviers explicatifs du raffermissement récent de l’ariary.
La politique monétaire a aussi joué
La Banque mondiale souligne que Madagascar a maintenu une orientation monétaire restrictive dans un contexte d’inflation encore élevée. Le FMI note également que l’inflation a accéléré au début de 2025 avant de reculer ensuite, avec une inflation globale de 8,4 % en glissement annuel en mars 2025, contre 9,5 % en janvier 2025. En parallèle, la Banque centrale projetait dans sa note de février 2025 une inflation à 7,3 % fin 2025, sous certaines hypothèses, après avoir observé 8,6 % fin 2024.
Pourquoi est-ce important pour le taux de change ? Parce qu’une politique monétaire plus ferme soutient généralement mieux la monnaie locale qu’un environnement où la liquidité se dégrade et où les anticipations d’inflation dérapent. Cela ne suffit pas à lui seul, mais cela contribue à créer un cadre plus favorable à la stabilité de l’ariary.
Les chiffres 2025 confirment une économie qui tient, mais sans vrai basculement
Pour 2025, les institutions convergent vers une croissance autour de 4,0 %. Le FMI indiquait en juillet 2025 que la croissance serait plus faible qu’attendu, à 4 %, notamment en raison des chocs extérieurs, dont la réduction de l’aide publique au développement et les tensions commerciales. La Banque mondiale tablait elle aussi sur 4,0 % pour 2025.
Mais il y a un point que beaucoup négligent : le secteur extérieur restait sous tension en 2025. Le FMI estimait que le déficit courant, déjà monté à 5,4 % du PIB en 2024, pourrait encore se creuser à 6,1 % du PIB en 2025, en raison notamment des perspectives difficiles pour le textile et la vanille. Autrement dit, même avec une monnaie qui se raffermit au début de 2026, les fondamentaux extérieurs du pays ne racontent pas une histoire de confort total.
C’est là que l’analyse doit être rigoureuse : oui, l’ariary s’apprécie ; non, cela ne veut pas dire que toutes les fragilités ont disparu. À mon sens, le mouvement actuel ressemble davantage à une respiration monétaire appuyée par les réserves, certains flux de devises et une politique plus disciplinée, qu’à un changement structurel déjà acquis de l’économie malagasy. Cette conclusion est une lecture stratégique des données publiées par la BFM, le FMI et la Banque mondiale.
Un autre élément mérite l’attention : la trajectoire contre le dollar n’est pas identique à celle contre l’euro
Le FMI relevait en juillet 2025 un phénomène intéressant : une décorrélation marquée entre l’évolution de l’ariary face au dollar et face à l’euro. Selon le rapport, à fin avril 2025, l’ariary s’était apprécié de 4,9 % contre le dollar, tout en se dépréciant de 4 % contre l’euro. Cela signifie que la lecture du change ne doit pas être faite de manière trop simpliste. La force ou la faiblesse de l’ariary dépend aussi de la trajectoire internationale respective du dollar et de l’euro.
C’est aussi ce qui rend le mouvement de début 2026 intéressant : l’ariary semble mieux orienté contre les deux devises à la fois, au moins sur la période très récente observée début mars. Cela suggère un soutien local réel, même si sa durabilité reste encore à tester.
Pourquoi l’ariary se renforce maintenant
À ce stade, la lecture la plus sérieuse est la suivante.
D’un côté, Madagascar bénéficie de plusieurs soutiens : réserves plus élevées qu’en 2023, financements extérieurs encore présents, stabilité relative au T1 2025, orientation monétaire prudente, et perspectives de croissance qui, sans être brillantes, restent positives. La Banque mondiale évoque aussi un soutien venant de secteurs comme la construction et le tourisme.
De l’autre côté, le pays reste confronté à des limites fortes : base exportatrice étroite, dépendance à quelques produits, vulnérabilité aux chocs climatiques et externes, fragilité du textile et de la vanille, et déficit courant encore élevé. Le FMI souligne explicitement que Madagascar demeure très vulnérable en raison de l’étroitesse de sa base d’exportation et de son exposition aux chocs externes.
Donc la bonne formulation n’est ni “tout va bien”, ni “cela ne veut rien dire”. La bonne lecture est plus nuancée : l’ariary se renforce parce que plusieurs équilibres se sont améliorés, mais cette amélioration reste fragile et partiellement conjoncturelle.
Un facteur conjoncturel possible : l’arrivée d’aides extérieures
Il est aussi possible que certains flux d’aide extérieure aient joué un rôle d’appoint à très court terme. Dans le cas du cyclone Gezani, plusieurs mécanismes d’intervention ont été activés début février 2026, avec notamment des financements anticipatifs et des transferts monétaires destinés aux populations vulnérables. Dans un marché de change peu profond comme celui de Madagascar, ce type d’entrée de devises peut ponctuellement augmenter l’offre de monnaie étrangère et soutenir l’ariary, surtout si une partie des fonds est convertie localement pour financer des opérations, payer des prestataires ou effectuer des transferts en monnaie locale.
Il faut toutefois rester mesuré. Ces aides peuvent contribuer à la marge, mais elles ne semblent pas suffisantes pour expliquer à elles seules l’appréciation récente de l’ariary. Leur effet est probablement complémentaire plutôt que déterminant, à côté de facteurs plus lourds comme le niveau des réserves de change, les financements de projets, certains flux extérieurs et la politique monétaire.
Ce que cela change pour les entrepreneurs malagasy
Pour un importateur, un ariary plus fort peut créer une fenêtre utile. Les achats en euros ou en dollars coûtent un peu moins cher en monnaie locale, ce qui peut soulager la trésorerie, améliorer le coût d’approvisionnement et donner un peu d’oxygène sur les marges. Mais il faut résister à une erreur classique : construire toute sa politique de prix sur un taux de change favorable observé à un instant T. Sur un marché aussi sensible, un retournement peut être rapide.
Pour un exportateur, la lecture est plus délicate. Si vos revenus sont en devises mais qu’une part importante de vos charges est en ariary, une appréciation de la monnaie locale peut comprimer la marge à la conversion. Et si vous êtes déjà exposé à des secteurs fragiles comme la vanille, le textile ou certaines matières premières, la pression peut devenir réelle.
Pour un dirigeant de PME, la conclusion opérationnelle est simple : le taux de change ne doit plus être traité comme une simple donnée de contexte. Il faut l’intégrer dans les budgets, tester plusieurs scénarios, réexaminer les prix d’achat importés, et éviter toute décision stratégique basée sur l’idée que la tendance actuelle serait automatiquement durable. Cette recommandation est une déduction managériale à partir des données macroéconomiques publiées.
Mon analyse
À mon sens, l’appréciation récente de l’ariary est une bonne nouvelle relative, pas une victoire définitive.
Elle montre que Madagascar a retrouvé un peu de respiration sur le plan monétaire. Les réserves ont progressé, la discipline macroéconomique a joué, et certains flux ont soutenu le marché. Mais les fragilités de fond restent là : dépendance extérieure, exportations concentrées, tensions sur certains secteurs clés et déficit courant encore élevé.
L’erreur serait donc double. La première serait de dire : “tout va bien, l’ariary remonte.” La seconde serait de dire : “cela ne signifie rien.”
La vérité est au milieu : oui, il y a un mieux ; non, ce mieux n’est pas encore une transformation structurelle acquise.
Pour un entrepreneur ou un investisseur, la bonne posture est de profiter des opportunités de court terme sans confondre amélioration tactique et stabilité durable. À Madagascar, la monnaie envoie un signal. Mais comme souvent, le vrai sujet n’est pas seulement ce que le marché montre. À Madagascar, le taux de change n’est pas un décor. C’est un signal de gestion. Et les meilleurs dirigeants sont ceux qui savent le lire avant les autres.
Madagascar : pourquoi l’ariary s’apprécie face à l’euro et au dollar en 2026