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La souveraineté économique ne s’oppose pas à la sécurité juridique. Elle en a besoin.

12 septembre 2026 par
Prospérin Tsialonina
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Ces derniers jours, une déclaration du président gabonais concernant notamment Airtel et Canal+ m’a interpellé.

Pas parce que je serais opposé à l’idée défendue. Au contraire.

Sur le fond, je pense que nous devons avoir le courage, en Afrique, de poser cette question : quelle empreinte économique réelle laissent dans nos pays les grandes entreprises qui y réalisent parfois des milliards de chiffre d’affaires pendant des décennies ?

Emplois locaux, transfert de compétences, infrastructures, fiscalité, sous-traitance locale, investissement immobilier, formation des collaborateurs…

Il est parfaitement légitime que nos États deviennent plus exigeants.

Et sur ce point précis, je salue l’ambition affichée par le Gabon.

Demander davantage aux multinationales ? Oui.

Il faut d’ailleurs rappeler un élément important qui change quelque peu la lecture de cette affaire.

La décision gabonaise n’est pas apparue hier matin.

Dès le Conseil des ministres du 20 juin 2025, les autorités gabonaises avaient annoncé que les entreprises concernées devraient disposer de leur propre siège social. Le communiqué officiel précisait qu’à compter du 1er janvier 2026, les entreprises immatriculées au registre du commerce — à l’exception des PME réalisant moins de 2 milliards de FCFA de chiffre d’affaires — devraient ériger ou acquérir un immeuble destiné à leur siège social.

Plus encore, l’État prévoyait l’attribution de zones foncières et évoquait un délai de 18 mois à compter de l’attribution du terrain pour construire.

Cela mérite d’être dit.

Nous ne pouvons donc pas présenter honnêtement cette situation comme si une nouvelle obligation avait été inventée soudainement lors d’un discours présidentiel.

Et personnellement, le principe me paraît défendable.

Une entreprise qui réalise des milliards dans un pays pendant de nombreuses années peut difficilement considérer comme déraisonnable que ce pays lui demande un véritable ancrage économique.

Mais il reste une question. Entre avoir raison sur l’objectif et créer les conditions pour que cet objectif soit atteint, il y a parfois une différence importante.

18 mois : beaucoup pour une PME, parfois très peu pour une multinationale

Vu depuis une entreprise locale, dix-huit mois peuvent paraître largement suffisants pour décider de construire un bâtiment.

Mais une grande multinationale ne fonctionne pas nécessairement ainsi.

Construire un siège représente potentiellement plusieurs millions d’euros et engage l'entreprise pour plusieurs décennies.

Il faut valider l’investissement au niveau local, parfois régional, puis au siège du groupe. Il faut réaliser les études techniques et financières, sécuriser juridiquement le foncier, définir les spécifications du bâtiment, obtenir les budgets, lancer les appels d’offres, sélectionner les prestataires et obtenir les différentes autorisations avant même de commencer réellement les travaux.

Dans certaines multinationales, la décision d’investissement peut elle-même prendre plusieurs mois.

Cela ne signifie pas qu'il faille leur accorder 5 ou 10 ans.

Cela signifie simplement que lorsqu’un État impose une transformation structurelle importante, il doit intégrer dans son calendrier la réalité opérationnelle des entreprises auxquelles il s’adresse.

Parce que notre objectif ne devrait pas être de prendre les entreprises en défaut.

Notre objectif devrait être qu’elles investissent réellement.

Et c’est précisément là que commence, à mon sens, le véritable débat.

Le capital accepte le risque. Beaucoup moins l’imprévisibilité.

Dans mes activités, j’échange régulièrement avec des entrepreneurs, des dirigeants et des personnes qui envisagent d’investir à Madagascar ou plus largement en Afrique.

Une chose revient régulièrement. Un investisseur peut accepter une fiscalité relativement élevée si elle est connue. Il peut accepter des obligations de contenu local. Il peut accepter d’embaucher et de former des collaborateurs locaux. Il peut accepter de construire un siège. Il peut accepter d’investir dans des infrastructures.

Il peut même accepter certaines contraintes administratives si elles sont intégrées dès le départ dans son modèle économique.

Ce qu’il intègre beaucoup plus difficilement, c’est l’incertitude sur les règles, les délais et les sanctions.

Imaginez quelque chose de très simple. Vous envisagez d’investir 5 millions d’euros dans un pays africain. Votre business plan est construit sur dix ans. Vous connaissez les impôts. Vous connaissez le droit du travail. Vous connaissez les obligations environnementales. Vous connaissez les conditions d'importation. Vous connaissez vos obligations d'investissement local. 

Vous pouvez calculer votre rentabilité et décider.

Maintenant, changeons une seule variable.

Vous ne savez pas si dans 2 ans une nouvelle obligation représentant plusieurs centaines de milliers d'euros apparaîtra, avec quelques mois pour vous mettre en conformité.

Le projet est exactement le même. Le marché est exactement le même. La rentabilité théorique est exactement la même. Mais votre perception du risque vient de changer. Et donc le rendement que vous exigerez également.

L’incertitude finit toujours par avoir un prix.

Soit l’investisseur renonce. Soit il réduit son investissement. Soit il exige une rentabilité beaucoup plus élevée pour compenser le risque.

Dans les 3 cas, notre économie en paie une partie du coût.

Madagascar l’a d’ailleurs inscrit dans sa propre loi

Cette question est particulièrement importante pour Madagascar.

Nous cherchons des investisseurs. Nous voulons développer l’industrie, l’agribusiness, le numérique, les infrastructures, l’énergie, le tourisme et beaucoup d’autres secteurs.

Mais lorsqu’on demande à quelqu’un d’investir plusieurs millions d’euros à Madagascar, il ne regarde pas seulement la taille du marché ou le coût de la main-d’œuvre.

Il regarde également une chose beaucoup moins visible : la prévisibilité.

C’est intéressant parce que Madagascar a précisément intégré ce principe dans sa législation.

La loi n°2023-002 sur les investissements engage l’État à maintenir un environnement favorable à l’investissement, notamment à travers la prévisibilité d’un système fiscal simple, équitable et propice à la croissance.

Elle prévoit également que lorsqu’une clause de stabilité existe dans une législation spécifique, sa durée doit être clairement précisée.

Ce n’est pas anodin. Madagascar dit en quelque sorte aux investisseurs :

« Vous devez respecter nos règles, mais nous comprenons également que vous devez pouvoir construire vos décisions économiques sur des règles suffisamment prévisibles. »

La même loi rappelle d'ailleurs les responsabilités des investisseurs : respect des textes nationaux, transfert effectif de compétences et de technologies, formation des employés locaux, entre autres.

C'est exactement l'équilibre que nous devons rechercher.

Et cette question reste très actuelle : lorsque les représentants du secteur privé malagasy ont été reçus à l'Assemblée nationale pour discuter du projet de loi de finances 2026, la stabilité fiscale faisait explicitement partie des préoccupations exprimées par les acteurs économiques.

Nous voyons donc que le débat dépasse largement le Gabon.

La sécurité juridique ne signifie pas que les règles ne doivent jamais changer

Attention cependant à un raccourci. Demander de la prévisibilité ne signifie absolument pas demander aux gouvernements africains de figer leurs législations pendant trente ans pour satisfaire les investisseurs.

Un État est souverain. Il doit pouvoir modifier sa fiscalité. Il doit pouvoir renforcer ses normes environnementales. Il doit pouvoir exiger davantage de transformation locale. Il doit pouvoir modifier les règles lorsqu’elles ne servent plus suffisamment l’intérêt national.

Et il doit évidemment pouvoir sanctionner une entreprise qui ne respecte pas ses engagements.

La souveraineté économique est parfaitement compatible avec tout cela.

Mais idéalement, les nouvelles règles doivent être annoncées clairement, juridiquement établies, accompagnées de délais réalistes et appliquées selon des procédures connues.

C’est cette combinaison qui crée la confiance.

Et les multinationales ont aussi leur part de responsabilité

Il serait également trop facile de demander tous les efforts aux États africains.

Une multinationale ne peut pas venir chercher un marché de plusieurs millions de consommateurs, réaliser pendant 20 ans des bénéfices dans un pays et considérer ensuite toute demande d’investissement local comme une agression contre ses intérêts.

Ce temps-là doit également évoluer. Nos pays doivent pouvoir demander davantage.

Davantage de collaborateurs locaux dans les postes de responsabilité, davantage de sous-traitants locaux, davantage de transfert de compétences, davantage de fiscalité effectivement payée localement, davantage d’infrastructures, davantage d’investissements de long terme.

Et lorsqu'une entreprise a accepté contractuellement une obligation ou bénéficié d'une contrepartie de l'État en échange d'un engagement, elle doit tenir cet engagement.

Sur ce point, je serai toujours du côté de nos États.

Mais je crois aussi que la meilleure manière de faire respecter ces obligations est de construire des institutions suffisamment solides pour qu'un ministre, un régulateur, un tribunal ou une administration puisse dire :

« Voici votre engagement. Voici le texte applicable. Voici le délai que vous aviez. Vous ne l'avez pas respecté. Voici donc la conséquence prévue. »

Nous n'avons alors plus besoin de menaces. Nous avons des institutions.

La manière dont nous parlons aux investisseurs compte également

Il reste enfin une dimension qui me paraît parfois sous-estimée : la forme.

Un dirigeant politique représente l'autorité de l'État.

Un dirigeant d'entreprise représente également une institution, des salariés, des actionnaires, des clients et parfois plusieurs décennies d'investissement.

Nous pouvons être fermes sans humilier.

Nous pouvons sanctionner sans menacer.

Nous pouvons défendre nos intérêts sans personnaliser le rapport de force.

Et surtout, à l'heure des réseaux sociaux, une déclaration faite dans un pays est immédiatement entendue dans tous les autres.

Un investisseur qui envisage Madagascar regarde aussi ce qui se passe au Gabon. Celui qui envisage la Côte d'Ivoire regarde également le Sénégal. Celui qui regarde le Rwanda observe également le Kenya.

Les capitaux comparent les destinations.

Nous devons donc comprendre que chaque décision publique envoie deux messages.

Le premier est destiné à l'entreprise concernée. Le second est entendu par toutes celles qui envisagent de venir demain.

Exiger davantage, mais offrir davantage de visibilité

Je crois profondément que l’Afrique doit devenir plus exigeante avec les investisseurs.

Nos marchés, nos ressources naturelles, notre jeunesse et nos perspectives de croissance ont de la valeur.

Nous n’avons pas à nous comporter comme si accueillir un investisseur était une faveur qu’il nous faisait.

Mais l'inverse est également vrai.

Attirer du capital à long terme suppose de construire un environnement dans lequel un entrepreneur peut raisonnablement anticiper les règles qui s'appliqueront à son investissement.

Voilà pourquoi je ne vois aucune contradiction entre souveraineté économique et sécurité juridique.

Au contraire, la souveraineté économique devient beaucoup plus forte lorsqu’elle repose sur des règles claires, des institutions solides et des engagements réciproques.

Aux investisseurs, nous devons pouvoir dire : Respectez nos lois. Payez vos impôts. Investissez localement. Formez nos talents. Respectez vos engagements.

Et en retour, nos États doivent pouvoir leur dire : Voici les règles. Elles sont claires. Voici vos obligations. Voici les délais. Voici les sanctions. Et si les règles doivent changer, vous disposerez d'un cadre suffisamment prévisible pour vous adapter.

C'est ainsi que se construit une relation adulte entre un État et un investisseur.

L'Afrique a besoin de dirigeants capables de défendre ses intérêts.

Mais elle a également besoin d'institutions suffisamment fortes pour que ces intérêts puissent être défendus sans dépendre de la colère, de la volonté ou de la parole d'un dirigeant.

Car lorsque nous demandons à un investisseur d'engager 10, 50 ou 100 millions d'euros dans notre pays, nous ne lui demandons pas seulement de croire à notre marché.

Nous lui demandons de croire à nos institutions.

Et surtout : nous lui demandons de croire à nos règles.

Cette confiance prend des années à construire. Elle peut parfois être fragilisée en quelques minutes.

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